Aristote et le pouvoir corrosif de l'argent

Gilles Dostaler
Alternatives Economiques Poche n° 057 - octobre 2012
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Les réflexions d’Aristote sur l’économie, la société et la politique sont d’une richesse étonnante. Que ce soit sur la division du travail, la détermination de la valeur ou l’émergence et les fonctions de l’argent, ses théories annoncent l’économie moderne.

Aristote, considéré à juste titre comme l'un des plus grands penseurs de l'histoire de l'humanité, n'était évidemment pas économiste. Cette profession a vu le jour plus de deux mille ans après la disparition du "Stagirite", surnom donné au natif de Stagire en Macédoine. Il est pourtant l'auteur, sur l'économie comme sur la politique, la société et tant d'autres domaines de l'activité humaine, de réflexions d'une richesse et d'une modernité stupéfiantes. Ses imprécations contre le pouvoir corrosif de l'argent sont plus que jamais d'actualité. Sur la division du travail, la détermination de la valeur, l'émergence et les fonctions de l'argent, ses propos annoncent l'économie moderne.

Lui-même philosophe et lecteur d'Aristote, Adam Smith en reprend les thèses dans les premiers chapitres de La richesse des nations (1776), oeuvre fondatrice de l'économie politique comme discipline autonome. Un siècle plus tard, Karl Marx s'appuie, pour formuler sa théorie de la valeur, sur le "grand penseur qui a analysé le premier la forme valeur, ainsi que tant d'autres formes, soit de la pensée, soit de la société, soit de la nature" (1). Relisant l'Ethique du "superbe Aristote", Keynes écrit à son ami Lytton Strachey, le 23 janvier 1906: "On n'a jamais parlé de si bon sens - avant ou après." Plus près de nous, Amartya Sen s'inspire d'Aristote pour explorer les rapports entre l'éthique et l'économie.

De l'éthique au politique

Dans la vision du monde d'Aristote, le politique c'omme l'économique sont subordonnés à l'éthique. C'est d'ailleurs dans l'Ethique à Nicomaque qu'on trouve ses réflexions les plus élaborées sur la valeur et la monnaie. L'éthique est elle-même soumise au primat de la nature. Ce qui est naturel à l'individu comme à la famille, au village et à la Cité, c'est la recherche du bonheur, du bien vivre. Le bonheur suppose d'abord la satisfaction des besoins matériels et s'appuie donc sur l'activité agricole, l'élevage, la chasse, la pêche et la fabrication d'objets d'usage courant.

Dans ce domaine comme partout ailleurs, Aristote insiste sur les vertus de la modération. Il faut se garder de tout excès dans la consommation des biens matériels, contre laquelle Aristote prône même une certaine frugalité qui n'exclut pas les raffinements et le plaisir. Mais pour l'homme d'esprit, le bonheur se réalise dans la recherche de la vérité, la contemplation de la beauté, la culture des relations amoureuses et amicales. Tel est le propos qu'on retrouvera dans Principia Ethica, publié en 1903 par le philosophe britannique G. E. Moore et qui constituera le credo de son ami John Maynard Keynes.

Les hommes recherchent le bonheur ensemble. La Cité, qui les regroupe, est un organisme naturel, au même titre que le village et la famille. L'homme est un animal civique, ou politique, c'est l'une des phrases les plus célèbres d'Aristote. "Politique" vient du mot grec polis qui signifie "cité", la Cité étant la forme de l'Etat dans la Grèce antique. La Cité est un rassemblement de citoyens qui en gèrent le fonctionnement, qui s'adonnent aux activités militaires, sportives, artistiques, littéraires et philosophiques. Le travail manuel est incompatible avec ces activités. Pour Aristote, l'esclavage est l'institution qui permet de résoudre les problèmes posés par cette situation. C'est une institution naturelle qui se manifeste même physiquement par le maintien courbé, la taille trapue et la force physique supérieure de l'esclave. C'est là, bien sûr, le côté sombre de la vision sociale d'Aristote.

De l'économique à la chrématistique

Le mot "économie" dérive du grec oikosnomos, composé de oikos, pour "maison" et nomos, pour "règle, usage, loi". Il désigne l'art de bien administrer une maison, un domaine. Il aurait été utilisé pour la première fois, dans cette acception, par Xénophon, dans un ouvrage rédigé vers 360 av. J.-C. Employé comme substantif, "économique" a le même sens. Pour Aristote, l'économique est distinct de l'éthique et de la politique, sans être pour autant indépendant de ces autres dimensions de l'activité humaine. Pour le philosophe, l'autosuffisance économique serait la situation idéale, pour le domaine familial ou au moins pour celui de la Cité, mais c'est un idéal inatteignable, compte tenu du fait que tout ce qui est nécessaire à la subsistance ne peut être produit en un même endroit. C'est ainsi qu'émergent la division du travail, l'échange et donc la valeur et la monnaie. De cette genèse, Aristote propose une description qui annonce la réflexion économique moderne.

Il distingue d'abord les deux usages spécifiques à chaque chose: un usage propre, conforme à sa nature (ainsi le soulier sert à chausser); un usage non naturel, soit celui d'acquérir un autre objet, par la voie de la vente ou de l'échange. C'est la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange qui sera reprise par les économistes classiques et par Marx. La question suivante consiste à se demander ce qui détermine le rapport d'échange entre deux biens. L'Ethique à Nicomaque donne les deux grandes réponses entre lesquelles se partageront les économistes dans les siècles à venir. Aristote affirme d'abord que, derrière l'échange, par exemple de chaussures contre une maison, se déroule un échange entre le travail du cordonnier et celui de l'architecte. C'est l'origine de la théorie de la valeur-travail de Smith, Ricardo et Marx. Mais il ajoute ensuite que le fondement de la valeur d'un objet réside dans le besoin qui est ressenti pour lui, ce qui annonce la théorie de la valeur fondée sur l'utilité qui s'imposera avec la révolution marginaliste.

C'est dans l'analyse de la genèse, de la nature, du rôle et des fonctions de l'argent qu'Aristote est le plus moderne. La monnaie procède naturellement de la division du travail et de l'échange. Elle est donc une institution humaine nécessaire. Elle n'est toutefois pas naturelle, mais légale, sa valeur étant celle qu'on lui donne, d'où son appellation "nomisma". Aristote présente clairement les fonctions de la monnaie telles qu'on les explique encore aujourd'hui dans les manuels: mesure de la valeur, moyen de paiement et réserve de valeur. C'est cette dernière fonction qui ouvre la voie à des problèmes et à des excès. L'argent s'y détache de son usage courant et peut devenir l'objet de désir.

Aristote: repères biographiques

384 av. J.-C. : naissance à Stagire, colonie ionienne de la Grèce, aujourd'hui Stavros, en Macédoine. Son père, Nicomaque, pratiquait la médecine, dont il lui enseigna l'art.

367-347 : élève de Platon (427-347) à l'Académie quece dernier avait fondée à Athènes et où il enseigneà son tour.

347-342 : séjour dans la ville d'Atarnée, en Asie mineure, auprès d'Hermias, qui s'était emparé du pouvoir dans cette ville. Il épouse la fille de Hermias, Pythias, avec qui il se rend dans l'île de Lesbos et dont il aura un fils, Nicomaque. Il séjourne aussi dans la ville d'Assos.

342 : il se rend en Macédoine, où il est chargé de l'éducation d'Alexandre, fils de Philippe II, vainqueur d'Athènes en 338. Prenant le pouvoir à 20 ans, en 336, Alexandre le Grand conquiert l'Empire perse et se rend jusqu'en Inde. Aristote l'aurait accompagné à certaines occasions.

335 : fondation à Athènes du Lycée, où il enseigne pendant douze ans. Ses cours prennent la forme de promenades avec les étudiants, ésotériques (pour initiés) le matin et exotériques (plus faciles) le soir; d'où l'expression d'école péripatéticienne (du grec peripatein, se promener).

325 : Aristote rompt avec Alexandre après la condamnation à mort et l'exécution de Callisthène, neveu d'Aristote, qui avait raillé les prétentions à la divinitédu conquérant.

323 : décès d'Alexandre; craignant une condamnationà mort pour impiété, Aristote se retire à Chalcis.

322 : décès à Chalcis.

C'est ici qu'intervient la célèbre distinction d'Aristote entre l'économique et la chrématistique. Chrémata désigne en grec l'argent, la richesse. Chrématistikos signifie "qui concerne les affaires". Aristote lui donne le sens d'"acquisition artificielle", qu'il oppose à l'acquisition naturelle des biens nécessaires à la vie, tant de la Cité que de la famille. L'acquisition naturelle est bornée par le fait que les besoins humains sont limités. Dans les maisons et les édifices publics, on ne peut accumuler sans fin les biens et les instruments qui ne servent qu'à sustenter la vie humaine. L'accumulation d'argent n'a au contraire pas de limite.

L'argent ne fait pas de petits

Aristote accepte le commerce quand il sert à échanger des biens, mais il considère que cette activité est condamnable lorsqu'elle vise exclusivement l'enrichissement. Le commerce devient alors une "profession qui roule tout entière sur l'argent, qui ne rêve qu'à lui, qui n'a d'autre élément ni d'autre fin, qui n'a point de terme où puisse s'arrêter la cupidité" (2). Pire que le commerce, il y a le prêt à intérêt qui permet d'obtenir, d'une somme d'argent, une somme supérieure par le simple fait de s'en départir quelques temps. C'est là un gain contre nature, car l'argent ne fait pas de petits: "Quoi de plus odieux, surtout, que le trafic de l'argent, qui consiste à donner pour avoir plus, et par là détourne la monnaie de sa destination primitive?". Il n'y a point de bornes à l'âpreté au gain de qui désire l'argent pour l'argent et mesure tout à l'aune de cet étalon. L'argent en vient ainsi à se détacher du monde réel, de la nature et peut même mener à la mort, comme l'illustre le mythe de Midas dont, après Aristote, se serviront Marx, Freud et Keynes dans leurs réflexions sur l'agent. Le Stagirite redoutait en définitive que l'argent n'en vienne à détruire la société en la pourrissant de l'intérieur.

Il a fallu plus de deux millénaires pour que le danger pressenti par Aristote, la généralisation de la production en vue du gain, le triomphe de l'ordre marchand, du commerce lucratif et de l'argent, finisse par consommer le divorce entre l'économique et le social. Et assurer la domination du second par le premier. Karl Polanyi qui, dans sa Grande transformation, a peint une fresque magistrale du dessein prométhéen d'autorégulation de la société par le marché, a rendu un des plus beaux hommages au génie d'Aristote: "La fameuse distinction qu'il observe dans le chapitre introductif de sa Politique, entre l'administration domestique proprement dite et l'acquisition de l'argent ou chrématistique, est probablement l'indication la plus prophétique qui ait jamais été donnée dans le domaine des sciences sociales; encore aujourd'hui, c'est certainement la meilleure analyse du sujet dont nous disposions" (3).

En savoir plus

Les écrits d'Aristote

On attribue environ 400 traités à Aristote, dont une cinquantaine sont à peu près intégralement conservés. Sur l'économique et le politique:
La politique, éd. Gonthier, 1977.
Ethique de Nicomaque, éd. Garnier-Flammarion, 1965.
Les économiques, éd. Les Belles-Lettres, 1968.

Les écrits sur Aristote

Aristote et l'argent, par Arnaud Berthoud, éd. François Maspero, 1981.
Aristotle (384-322), sous la direction de Mark Blaug, série Pioneers in Economics, éd. Edward Elgar, 1991.
Aristote: la justice et la cité, par Richard Bodéüs, éd. PUF, 1996.
"Valeur, égalité, justice, politique, de Marx à Aristote et d'Aristote à nous", par Cornelius Castoriadis, Texture, juin 1975.
"Aristote découvre l'économie", par Karl Polanyi, dans Les systèmes économiques dans l'histoire et dans la théorie, Karl Polanyi et Conrad Arensberg (dir.), éd. Larousse, 1975, pp. 93-117.
Aristotle's Economic Thought, par Scott Meikle, éd. Clarendon Press, 1997.

(1) Le capital, livre premier (1867), Editions sociales, 1977, tome 1, p. 73.

(2) Aristote, La politique, éd Gonthier, 1971, p. 32. la citation suivante se situe pp. 34-35.

(3) La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, par Karl Polanyi, éd. Gallimard, (1944) 1983, pp. 84-85.

Gilles Dostaler
Alternatives Economiques Poche n° 057 - octobre 2012
 Notes

(1) Le capital, livre premier (1867), Editions sociales, 1977, tome 1, p. 73.

(2) Aristote, La politique, éd Gonthier, 1971, p. 32. la citation suivante se situe pp. 34-35.

(3) La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, par Karl Polanyi, éd. Gallimard, (1944) 1983, pp. 84-85.

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