D'Obama à Toyoda, le recours au leader charismatique

Marc Mousli

Barack Obama est arrivé à la présidence grâce à son charisme, ce qui est fréquent en politique. Dans l'entreprise, en revanche, il est plus facile de trouver un manager compétent qu’un leader charismatique.

Par Marc Mousli, chercheur associé au Lipsor (Cnam-Paris)

Pouvoir et autorité

Le poids des attentes pesant sur les épaules d'Obama est énorme. Ses promesses électorales ont fait naître un espoir de changement considérable (disproportionné ?) amplifié par le contraste entre l'image désastreuse de G. W. Bush et celle du jeune sénateur, brillant juriste de Harvard, organisateur efficace et dévoué des quartiers pauvres de Chicago et orateur remarquable. Le poids de sa personnalité par rapport à celui de son programme politique place Obama dans la catégorie des leaders charismatiques, c'est-à-dire « doués d'une influence et d'un magnétisme exceptionnels ».

Dans les organisations, à commencer par les entreprises, on connaît bien les avantages de ce type de leadership, mais aussi les problèmes qu'il pose.

Le manager détient une autorité hiérarchique qui lui est déléguée par les dirigeants légaux : actionnaires de l'entreprise, représentants du gouvernement dans une administration publique. Choisi pour ses compétences, il maîtrise des savoirs techniques et il a appris à diriger des équipes.

Cet ensemble de compétences lui permet de tenir son rôle, de commander et de gérer, mais n'en fait pas automatiquement un leader. S'il l'est naturellement, ou plutôt le devient grâce à ses qualités naturelles, tout est pour le mieux. Sinon, le risque existe qu'un vrai leader émerge naturellement du groupe, et qu'il s'impose face au manager officiel, ce qui provoque forcément des tensions.

C'est le groupe qui fait le leader

Le groupe joue un rôle capital : c'est en fait lui qui fait le leader. Le grand sociologue allemand Max Weber (1864-1920), qui a beaucoup étudié la question du leadership, parle de « la reconnaissance libre par ceux qui sont dominés ». Dans ce processus, la culture et l'histoire de l'entreprise comptent beaucoup. Par exemple, en juin prochain, Akio Toyoda prendra la direction générale de Toyota. C'est le fils de Shoichiro Toyoda, PDG de 1982 à 1992, et le petit-fils de Kiichiro Toyoda, qui reconvertit en 1937 la fabrique familiale de métiers à tisser en une usine de construction automobile.

La firme qui porte son nom vient de boucler le premier exercice déficitaire de son existence. Si l'on fait appel à un Toyoda, indépendamment de son mérite personnel, c'est bien parce que les membres de l'entreprise, depuis l'opérateur jusqu'au directeur, reportent sur lui, consciemment ou inconsciemment, le prestige de son père et de son grand-père. Pendant quelques mois il bénéficiera de la confiance et du respect de ses troupes, sans avoir à les gagner lui-même.

S'il est à la hauteur, il s'imposera comme leader. Si, en revanche, il commet des erreurs, s'il n'a pas la « vision » pour laquelle son grand-père est encore vénéré, la chute sera sévère, et il aura plus de mal à gouverner l'entreprise que n'en aurait eu un dirigeant étranger « importé » pour la redresser. D'autant que sa légitimité « légale » est limitée : sa famille ne possède qu'une part minime du capital. Dans des circonstances analogues, Frank Riboud a dû batailler pendant plusieurs années pour être pleinement admis à la tête du groupe Danone comme le digne successeur de son père Antoine, l'un des plus authentiques leaders qu'ait connu l'industrie française.

Dans cette affaire, donc, le personnel est à la fois un acteur et un enjeu. Le leadership est un phénomène interactif, qui naît et s'affirme dans la relation avec le groupe. Et la plus grande difficulté, pour les dirigeants d'entreprise, est de réussir à placer de vrais leaders dans les postes de manager.

En politique la démarche est inverse : les électeurs votent pour un individu charismatique, donnant par l'élection une autorité légitime a celui qui a déjà un pouvoir naturel. Ensuite, ils attendent de voir si l'élu aura la compétence. Pour Obama, le monde entier espère et croise les doigts !

27 janvier 2009

Marc Mousli
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