Des principes de l'économie politique et de l'impôt David Ricardo

Des principes de l'économie politique et de l'impôt, David Ricardo
coll. Garnier-Flammarion, éd. Flammarion, 1999, 508 p., 11,10 euros.

Monique Abellard
Alternatives Economiques Poche n° 021 - novembre 2005
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Comprendre les économistes

Résumé

OEuvre majeure de l'école classique, les Principes… sont nourris par les polémiques concernant la bataille du blé et la législation sur les pauvres. David Ricardo y élabore tout d'abord une théorie selon laquelle la valeur d'un bien est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa production (théorie de la valeur-travail incorporé). Puis il s'intéresse aux lois qui déterminent la distribution des revenus entre les trois classes sociales que sont les propriétaires fonciers, les capitalistes et les travailleurs. Sur ces bases, il développe une théorie du commerce international fondée sur les coûts comparés, qui doit permettre de contrecarrer le ralentissement annoncé de la croissance à long terme.

Commentaire critique

Ricardo partage avec les classiques une même vision du monde et un même cadre d'analyse: l'ordre économique comparable à la physique newtonienne est conçu comme le résultat de forces puisant leur origine dans la nature des choses et dans la nature de l'homme. Il en va ainsi des rendements décroissants de l'agriculture, de la concurrence ou du principe de population (selon lequel la population augmenterait plus vite que la production agricole, d'après Robert Malthus). Cependant, dans sa pensée, ce ne sont pas des individus mais des classes sociales aux intérêts divergents qui s'opposent. Aussi, pour Ricardo, le principal problème de l'économie politique est celui des lois qui règlent la distribution des revenus.

Selon lui, la valeur des marchandises reproductibles trouve sa source dans la quantité de travail nécessaire pour les obtenir de manière directe (travail nécessaire pour la production de biens de consommation) ou indirecte (travail nécessaire à la formation du capital): ce n'est donc pas l'utilité qui la fonde. La valeur des biens non-reproductibles (vins de grands crus, tableaux de maîtres) est certes déterminée par leur rareté et "varie en fonction de la richesse et du désir de ceux qui cherchent à les posséder", mais ces objets ne représentent qu'une infime partie des marchandises. C'est pourquoi Ricardo ne parle de marchandises que quand il s'agit de biens dont "la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme".

Contestant ainsi l'analyse d'Adam Smith, il en déduit que la valeur du travail est nécessairement variable: le salaire dépend du prix des subsistances et des objets de première nécessité, devenus essentiels "par la force de l'habitude". A niveau de prix général constant, toute diminution du salaire doit augmenter le taux de profit. Mais, disant cela, Ricardo est confronté à deux types de problèmes. Premièrement, la diversité des qualités de travail, deuxièmement, la durée de vie différente des capitaux fixes qui détermine le partage entre salaire et profit, et influence aussi la valeur d'une marchandise (exemple contemporain: un ordinateur n'a pas la même durée de vie qu'une centrale nucléaire!).

Par ailleurs, Ricardo définit la rente comme le prix de l'usage de la terre. Bien qu'il estime que Malthus a trouvé "la véritable doctrine de la rente", il s'en démarque, puisque celui-ci considère que la rente trouve son origine dans la fertilité de la terre et constitue une richesse nette. La rente n'est pas non plus un prix de monopole comme chez Smith. Ricardo distingue deux cas de rente différentielle: la rente extensive, liée à la mise en culture de terres de moins en moins fertiles quand la population augmente, et la rente intensive, résultat de l'amélioration des rendements sur l'une des terres par un apport de capital. La valeur d'un produit vital comme le blé est déterminée par les conditions de production les plus défavorables: elle dépend de la quantité de travail employée, car sur ces terres, aucune rente n'est payée (1).

Le prix courant du travail est "celui qui est réellement payé et qui résulte du mécanisme de l'offre et de la demande". Il peut être supérieur au prix naturel du travail (ce dernier permet aux travailleurs de subsister et de se perpétuer sans variation en nombre: c'est le salaire de subsistance). La convergence vers le prix naturel est assurée par le principe de population.

Sur le long terme, en raison de la loi des rendements décroissants de l'agriculture et du principe de population, la rente augmente en quantité physique et en valeur dans le produit global, de même que les salaires avec la hausse du prix du blé, puisque sa production exige plus de travail. Le renchérissement du "bien-salaire" (les salariés consacraient la très grande partie de leur revenu à la consommation alimentaire, essentiellement composée de pain) et l'augmentation de la rente diminuent le taux des profits du capital (le profit étant ce qui reste après paiement des salaires et des rentes). L'accumulation du capital motivée par le taux des profits s'arrête, et la demande de travail devient stationnaire (chez les classiques, ce sont les capitalistes qui font l'avance des fonds de salaires). La dynamique ricardienne de la répartition met ainsi en évidence l'opposition entre propriétaires fonciers et capitalistes, d'une part, et celle entre capitalistes et travailleurs, d'autre part.

Cette marche d'un "état progressif" vers un "état stationnaire" peut cependant être contrecarrée. Pour Ricardo, la suppression des lois protectionnistes sur les blés (les corn laws, votées en 1815) permettrait de faire baisser le prix des biens-salaires comme le blé et de réduire la part de la rente au bénéfice de l'accumulation. Ceci particulièrement dans les nations riches dont la population augmente en proportion du revenu, ce qui les oblige à mettre des terres de moindre fertilité en culture.

La théorie des avantages comparatifs développée dans le chapitre 7, "Du commerce extérieur", justifie le libre-échange. A l'aide de son exemple devenu célèbre, deux pays (le Portugal et l'Angleterre), deux produits (le drap et le vin), Ricardo construit un modèle hypothético-déductif dans lequel il démontre que tous les pays ont intérêt à se spécialiser dans une branche pour bénéficier des gains à l'échange international. Et ce même s'ils détiennent un avantage de coût absolu dans les deux produits considérés.

Pour Adam Smith, le Portugal, qui a une productivité du travail plus faible dans le drap et le vin, n'aurait pas intérêt à l'échange puisque l'importation reviendrait plus cher. Or, dans l'exemple de Ricardo, le Portugal a un avantage de coût relatif sur l'Angleterre plus grand dans la production de vin que dans la production de drap, le rapport de productivité du travail entre l'Angleterre et le Portugal est donc plus élevé dans la production de vin comparé à celui de la production de drap. Ricardo en déduit que l'Angleterre a intérêt à se spécialiser dans la production de drap (désavantage relatif le plus faible) et le Portugal dans la production de vin, afin de bénéficier des gains à l'échange international (obtention d'une plus grande quantité de biens).

L'analyse de Ricardo repose sur des hypothèses fortes: des coûts de transport nuls; une immobilité des facteurs de production d'un pays à l'autre et une mobilité des facteurs sur le territoire national; des rendements constants (ce qui fait de son analyse une analyse statique, contrairement à Smith qui envisageait les effets de rendements croissants procurés par la division du travail; les nouvelles théories du commerce international reprennent d'ailleurs l'hypothèse de Smith). John Stuart Mill précisera les conditions du rapport d'échange qui assure un gain pour les deux pays, ce que n'avait pas fait Ricardo. Les théories du commerce international récentes ont nuancé certaines hypothèses du modèle ricardien (concurrence imparfaite, rendements croissants, coûts de transport non nuls).

D'autres moyens permettent de contrecarrer la marche vers l'état stationnaire en réduisant la rente: l'utilisation d'engrais et d'autres modes d'assolement, qui augmentent le rendement de la terre, et l'usage des machines agricoles, qui augmentent la productivité du travail. Dans le chapitre 31, "Des machines", Ricardo montre que le remplacement des hommes par les machines peut conduire à une aggravation de la misère ouvrière: "L'opinion des classes ouvrières sur les machines qu'elles croient fatales à leurs intérêts ne repose pas sur l'erreur et les préjugés, mais sur les principes les plus fermes, les plus nets de l'économie politique." Il nuance cependant son propos de deux manières: d'une part, quand le propriétaire ou le capitaliste dépense son revenu en s'entourant de travailleurs "improductifs" (domestiques, fonctionnaires, soldats), cet effet se réduit; d'autre part, il suppose que l'usage de machines nouvelles destructrices d'emplois est progressif.

Après sa mort, Ricardo s'est vu reconnaître une place éminente dans l'histoire de l'analyse économique. Les interprétations des Principes sont très diverses. On oppose souvent le Ricardo du chapitre sur la valeur, repris par Karl Marx, à celui du chapitre sur le commerce extérieur et sur la monnaie, considéré comme un libéral et monétariste engagé.

L'analyse du commerce international de Ricardo intéressera plus spécifiquement les élèves de terminales ES et des classes préparatoires. Elle leur permettra de comprendre pourquoi la théorie des avantages comparatifs (perspective statique) est un élément essentiel de sa théorie de la croissance (perspective dynamique).

Niveau de lecture

Lecture encadrée dès le premier cycle de sciences économiques.

(1)

Si une première terre fertile suffit à nourrir la population, le prix du blé est fixé par la seule quantité de travail nécessaire à sa production: par exemple, une heure de travail pour 1 kg de blé. Quand la population s'accroît, on utilise des terres moins fertiles pour augmenter la production. Sur cette terre, il faut deux heures de travail pour produire 1 kg de blé; le prix du blé sera donc fixé sur la base de conditions de production plus mauvaises. La première terre bénéficie d'une rente qui correspond à la différence entre le prix du blé (deux heures de travail) et le coût du travail sur cette terre (une heure) pour la production de 1 kg de blé. La dernière terre ne paie pas de rente: donc prix = coût de production.

Des principes de l'économie politique et de l'impôt, David Ricardo
coll. Garnier-Flammarion, éd. Flammarion, 1999, 508 p., 11,10 euros.

 Notes
(1)

Si une première terre fertile suffit à nourrir la population, le prix du blé est fixé par la seule quantité de travail nécessaire à sa production: par exemple, une heure de travail pour 1 kg de blé. Quand la population s'accroît, on utilise des terres moins fertiles pour augmenter la production. Sur cette terre, il faut deux heures de travail pour produire 1 kg de blé; le prix du blé sera donc fixé sur la base de conditions de production plus mauvaises. La première terre bénéficie d'une rente qui correspond à la différence entre le prix du blé (deux heures de travail) et le coût du travail sur cette terre (une heure) pour la production de 1 kg de blé. La dernière terre ne paie pas de rente: donc prix = coût de production.

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