Femmes libres contre femmes victimes ?

Marie Duru-Bellat, Sociologue
Alternatives Economiques n° 376 - février 2018

Face au déferlement de prises de parole de femmes révélant avoir été harcelées ou violées, d'autres femmes ont réagi tout aussi médiatiquement, dans une tribune publiée le 9 janvier dans Le Monde. Elles y dénonçaient pêle-mêle un risque de délation généralisée, un retour au puritanisme, la fin des charmes de la séduction, une victimisation des femmes, voire une haine des hommes… En fait, ce que ces femmes affirmaient dans leur appel à " une liberté d'importuner, indispensable à la liberté sexuelle", c'était d'être parfaitement capables de gérer librement leur rapport à l'autre sexe et d'assumer fièrement leur sexualité, en délimitant elles-mêmes où commence la pression ou la domination masculine.

Libre arbitre

Or, personne n'est un pur esprit choisissant, et les sciences humaines démontrent que ce sont les "dominants" qui sont le plus portés à expliquer leur sort par leurs choix et par l'expression de leur liberté. Selon leur profil et leurs atouts, les femmes vont plus ou moins revendiquer leur responsabilité personnelle et leur autonomie : certaines choisiront sans risque d'éconduire librement, tandis que d'autres pourront se sentir menacées quand elles osent dire non. On a plus ou moins les moyens de choisir sa sexualité et même dans un pays comme le nôtre (objectivement privilégié), celle-ci peut être subie, vécue plus ou moins bien, voire comme un rapport inégal où il faut avant tout plaire à l'homme.

Qui soutiendrait que la sexualité est toujours source univoque de choix et de plaisir ? De fait, cette liberté mise en avant dans tous ces débats est quasiment toujours la liberté de certains, dont on devine de qui il s'agit, dans un contexte d'inégalité entre hommes et femmes.

Dans ce contexte, il n'est pas honteux de réclamer une protection tantôt pour exercer sa sexualité plus sereinement, tantôt pour ne pas être ramenée sans cesse à son sexe, parce qu'on veut pouvoir exprimer d'autres facettes de soi-même, librement. Dans tous les cas, il n'y a pas de raison de taire ce qui se passe : chantages à l'emploi, agressions sur les lieux de travail, menaces dans l'espace public… Ces pratiques sont tellement connues de tous, publiques, banalisées, qu'elles distillent le message selon lequel les hommes ont le droit de faire ce que bon leur semble avec les femmes. C'est cela qu'il faut contrer.

Marie Duru-Bellat, Sociologue
Alternatives Economiques n° 376 - février 2018
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