L'introuvable sécurité de l'emploi par Peter Auer et Bernard Gazier

L'introuvable sécurité de l'emploi, par Peter Auer et Bernard Gazier
Ed. Flammarion, 2006, 194 p., 15 euros.

Denis Clerc
Alternatives Economiques n° 252 - novembre 2006

En ces temps de déprime collective et de morosité sociale, voilà un petit livre bienvenu, auquel on souhaite le plus grand succès possible, car il le mérite. Triplement. D'abord, parce qu'il nous explique que la sécurité de l'emploi pourra être de moins en moins confondue avec la stabilité, mais que ce n'est pas une catastrophe pour autant si l'on parvient à sécuriser les mobilités. Les grandes entreprises qui assuraient à leurs salariés peu qualifiés un emploi stable et une carrière professionnelle balisée en échange d'une formation maison, c'est terminé ou presque. Le problème majeur de la société d'aujourd'hui et, plus encore, de demain, c'est de faire en sorte que les inévitables (et parfois souhaitables) mobilités s'effectuent dans de bonnes conditions, alors que c'est loin d'être le cas, notamment en France.

Les auteurs citent à ce propos une étude qui donne des frissons dans le dos: l'examen attentif des résultats de plus de 500 plans sociaux engagés à la suite de licenciements collectifs montre que, trois ans après, seuls 20% des salariés concernés ont retrouvé un CDI, 10% un emploi temporaire de plus de six mois. Les autres naviguent entre petits boulots, chômage, formation, installation à leur compte ou exclusion: "La machine à intégrer est devenue une trieuse et une broyeuse".

Or rien de tout cela n'est inévitable, dès lors qu'il y a la formation, l'accompagnement et la "sécurité d'options", c'est-à-dire des débouchés assurant aux plus précaires une sécurité minimale pour qu'ils puissent reprendre pied. Alors qu'en France, un cinquième des travailleurs en emploi temporaire (intérim ou CDD) ont retrouvé un emploi permanent l'année suivante, c'est le cas de la moitié des travailleurs en Autriche. Parce qu'il y existe des Fondations du travail chargées du reclassement. Du coup, dans le cadre des plans sociaux, les partants sont volontaires: ils ont l'assurance de pouvoir rebondir. Hélas, "c'est une culture de la passerelle qui manque en France, où les filières sont étanches", écrivent nos deux auteurs.

Deuxième mérite de ce livre, celui de remettre les pendules à l'heure. Vendre sous le nom de "flexicurité" des dispositifs qui accentuent la fragilité de l'emploi pour les moins bien placés, qui font disparaître les indispensables pôles de stabilité, c'est se moquer du monde. Le contrat unique? "Sous couvert de débarrasser les entreprises des obligations de reclassement (…) [il] organise leur défection complète à l'égard de leurs salariés une fois le contrat de travail rompu", alors que c'est au contraire une implication croissante qu'il s'agit de rechercher. Le CNE? Il a "conduit les acteurs concernés à ne pas investir les uns dans les autres", alors que, à l'inverse, au Royaume-Uni, une contre-épreuve réduisant la période d'essai des premières embauches a conduit les entreprises à investir dans la formation de leurs nouveaux salariés. Il y a de bonnes et il y a de mauvaises solutions pour assurer la flexibilité que réclament les entreprises. Tout ce qui brille n'est pas d'or…

Dernier mérite, enfin, celui d'insister sur le rôle crucial des acteurs dans cette affaire. Si l'Etat a un rôle à jouer - notamment dans la détermination de "sécurité d'options" -, il n'est pas le seul. Les syndicats et le patronat aussi, ainsi que les femmes: à défaut, pour la prise en charge des vieux parents dépendants, ce sont encore elles qui s'y colleront seules, après s'être collées seules à tenter désespérément de concilier profession et soin des enfants. Cette fois, ce sont les pays nordiques qui nous montrent la voie, parce qu'ils ont aménagé des transitions sécurisées entre rôle parental et rôle professionnel.

Nous sommes loin du refus des licenciements ou de celui de l'instabilité, avancés par certains; loin aussi de l'éloge de la flexibilité et du risque avancé par d'autres. Mais cette démarche proche du réel, visant à l'élaboration de compromis acceptables et mutuellement bénéfiques, est exemplaire. Enfin, on parle des vrais problèmes et non d'une société utopique ou carnassière. Grâce en soit rendue aux auteurs.

L'introuvable sécurité de l'emploi, par Peter Auer et Bernard Gazier
Ed. Flammarion, 2006, 194 p., 15 euros.

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