Les paris spéculatifs qui agitent les Bourses

Christian Chavagneux
Alternatives Economiques n° 377 - mars 2018

Le mois de février a été marqué par de forts mouvements sur les marchés boursiers mondiaux. Comment cela s'explique-t-il ? Par un changement de l'histoire que se racontent les marchés en pariant sur un retour de l'inflation et, surtout, avec un effet amplificateur dû aux petits jeux spéculatifs internes à la finance.

Côté explications rationnelles, les statistiques de janvier du marché du travail américain ont montré un rythme élevé de créations d'emplois et une accélération des hausses de salaires à + 2,9 % sur un an (après + 2,7 % en décembre). Du coup, les investisseurs anticipent un retour de l'inflation lié à une hausse des coûts salariaux et une volonté des banques centrales, en particulier aux Etats-Unis, de contrecarrer cette montée des prix par des hausses rapprochées et importantes de leur taux directeur, poussant les taux d'intérêt à long terme à la hausse. De ce fait, les placements en obligations redeviennent intéressants après une longue période de taux d'intérêt bas : mieux vaut donc vendre ses actions et se positionner sur les obligations.

Un scénario peu crédible

On pourrait déjà s'interroger sur la crédibilité de ce scénario tant le monde semble plutôt prisonnier d'une "trappe à bas prix". Si l'on tient compte des personnes en temps partiel subi et celles découragées de chercher du travail, "l'armée de réserve" prête à travailler freine toujours les hausses de salaires, celles des prix et donc celle des taux. Même si le scénario inflation/taux était crédible, il devrait entraîner un rééquilibrage régulier de la structure des placements. Or, on a assisté à des chutes brutales des marchés boursiers. L'explication se trouve dans la progression de paris spéculatifs d'un genre nouveau.

Chère volatilité

L'essentiel de la finance est devenu un grand bazar, dans lequel les investisseurs se promènent pour acheter n'importe quoi, du moment qu'ils pensent pouvoir le revendre plus cher. Le produit à la mode depuis deux ans consiste à "shorter la vol", en clair à parier que le cours des actions va monter ou baisser, peu importe le sens, mais surtout que les évolutions seront pépères, sans agitation, sans volatilité ("la vol") contre laquelle on parie (on la "shorte"). Lorsque les Bourses commencent à s'exciter et que la volatilité revient, on perd son pari. Et pour se refaire, on vend des actions, dont les cours ont bien monté ces dernières années. On prend alors ses gains. Et comme 90 % des ordres de vente se déclenchent automatiquement dès que les marchés baissent, cela provoque des mouvements importants et accroît la volatilité…

Pour ceux que le jargon des marchés amuse, l'indice de volatilité s'appelle le VIX. Et parier contre la montée du VIX revient à faire de l'"inverse VIX". La banque Crédit Suisse a ainsi créé un fonds d'investissement basé sur cette stratégie, qu'elle a baptisé XIV (l'inverse de VIX !). Celui-ci a perdu 92 % de sa valeur le 6 février dernier : les investisseurs ont donc perdu leur 1,9 milliard de dollars de placements et le fonds a été fermé. Selon le Financial Times, les montants placés pour parier sur une faible volatilité approcheraient les 1 000 milliards de dollars. Un paquet de fonds d'investissement vont devoir se refaire !

On n'en a donc pas fini avec les mouvements sur les Bourses. Ce qui réjouit, à l'inverse, les banquiers : plus il y a de la volatilité, plus ils peuvent prendre de paris, et plus ils peuvent vendre de produits à leurs clients afin qu'ils s'en protègent. Bienvenue dans le monde merveilleux de la finance !

Christian Chavagneux
Alternatives Economiques n° 377 - mars 2018
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