Les risques de l'euro fort

Xavier Timbeau, Directeur de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)
Alternatives Economiques n° 377 - mars 2018

Depuis mars 2017, l'euro s'est apprécié d'environ 20 % face au dollar. Lorsqu'on tient compte du poids de nos partenaires commerciaux dans les échanges de la zone euro, on obtient "un taux de change effectif" qui s'approche de son précédent record, à la veille de la crise de 2008, signalant une appréciation générale de l'euro. Ce mouvement réduit les parts de marché des exportateurs de la zone tout comme celles des producteurs nationaux sur les marchés internes, même si les économies se sont spécialisées et que la zone euro n'est plus en concurrence avec le reste du monde sur de nombreux produits.

L'appréciation de la monnaie européenne accroît le pouvoir d'achat des consommateurs, on achète moins cher à l'étranger, tout en réduisant la compétitivité des producteurs : l'exemple du Royaume-Uni montre que ces deux effets peuvent se compenser. A l'opposé, la difficulté de la France à rétablir sa compétitivité et à équilibrer sa position extérieure est accentuée. Après les transferts massifs du crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (Cice) et du pacte de responsabilité pour gagner quelques points de compétitivité (autour de 5 points), l'appréciation récente de l'euro annule presque tous ces efforts, du moins pour nos échanges en dehors de la zone euro.

Inquiétudes

Il faut s'inquiéter de cette évolution de l'euro. La nouvelle révolution industrielle fait des coûts salariaux un argument secondaire, la localisation des investissements à venir se fera en partie sur des considérations de taux de change. De plus, l'appréciation de l'euro va peser négativement sur l'inflation et réalimenter les craintes déflationnistes. Et elle n'est pas finie. La zone euro affiche un excédent considérable de ses échanges extérieurs de près de 400 milliards d'euros. Pour les rééquilibrer, il faudrait un taux de change de l'ordre de 1,35 dollar pour un euro. Depuis le début de l'année 2017, nous n'avons fait que la moitié du chemin !

Certes, davantage d'inflation aux Etats-Unis obligera la Réserve fédérale à monter les taux d'intérêt tandis qu'ils resteront bas en zone euro, ce qui pousse à l'appréciation du dollar. Mais si l'excédent de la zone euro n'est pas réduit (par davantage de demande en Allemagne, par exemple), alors la pression à la hausse subsistera. Et par la grande hétérogénéité des situations des pays européens, la conséquence n'en sera pas seulement moins d'investissement en zone euro ou une dépréciation du montant de l'épargne accumulée sur le reste du monde. Ce sera le retour du risque d'éclatement de la zone euro.

Xavier Timbeau, Directeur de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)
Alternatives Economiques n° 377 - mars 2018
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