Maurice Allais, précurseur méconnu et libéral hétérodoxe

Gilles Dostaler
Alternatives Economiques Poche n° 057 - octobre 2012
Pour aller plus loin

Economiste et physicien, Maurice Allais, a été étiqueté altermondialiste, conservateur, libéral ou interventionniste. Pourtant, libéral hétérodoxe est ce qui le qualifie le mieux.

La pensée économique des années 30 et 40 est marquée par trois transformations majeures. Il y a bien sûr la révolution keynésienne, dont Keynes n'est du reste pas l'unique auteur. La croyance dans la régulation automatique des marchés, assurant le plein-emploi si aucun obstacle ne freine cette régulation, s'estompe et l'Etat-providence et interventionniste se met en place. Une deuxième révolution, d'ordre en partie méthodologique, est menée, entre autres, par John Hicks (Valeur et capital, 1939) et Paul Samuelson (Les fondements de l'analyse économique, 1947). Ces auteurs formalisent l'autorégulation des marchés que Keynes remettait en question tout en reprenant certaines de ses idées. C'est ainsi que naît la synthèse néoclassique, qui dominera la pensée économique pendant les trente premières années de l'après-guerre. En troisième lieu, l'économie, dans laquelle la langue française avait déjà occupé une place importante, devient une science essentiellement anglo-saxonne et états-unienne.

En rédigeant, entre janvier 1941 et juillet 1943, un ouvrage de près de mille pages qu'il intitule d'abord A la recherche d'une discipline économique, première partie: L'économie pure, dont le titre sera changé dans les éditions ultérieures pour Traité d'économie pure, Maurice Allais aurait pu être reconnu, avec Hicks et Samuelson, comme le principal artisan de la deuxième révolution que nous avons identifiée. Malheureusement pour lui, le fait que ce livre ait été publié en français et à compte d'auteur au beau milieu de la guerre a empêché cette reconnaissance, qui n'est venue qu'en 1988, avec l'attribution du prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel. Ce prix, selon Samuelson, récipiendaire de 1971, aurait dû lui être attribué beaucoup plus tôt. Maurice Allais n'en a pas moins exercé une influence importance, dès la fin de la guerre, sur des économistes français tels que Gérard Debreu, Edmond Malinvaud et Marcel Boiteux. Debreu émigrera aux Etats-Unis dont il obtiendra la nationalité et c'est en anglais qu'il publiera les oeuvres qui lui vaudront le prix de la Banque cinq ans avant Allais.

L'économie pure

Lorsqu'il commence la rédaction de A la recherche d'une discipline économique, Allais est un autodidacte en économie. Il n'a commencé à lire les principaux auteurs qu'une année plus tôt. Parmi eux, c'est Léon Walras, Wilfredo Pareto et Irving Fisher qu'il revendique comme ses principaux inspirateurs. Il se fixe comme objectif de reconstruire la science économique sur des bases à la fois plus rigoureuses et plus réalistes en s'attaquant successivement à trois domaines qu'il appelle l'économie pure, l'économie appliquée et l'économie de demain.

Son premier livre développe le volet microéconomique de l'économie pure. Il retrouve ou anticipe plusieurs des propositions et des théorèmes mis en avant par les Hicks, Samuelson et d'autres, leur donnant parfois une formulation plus générale et rigoureuse. Il y démontre, en particulier, les théorèmes d'équivalence que Kenneth Arrow et Gérard Debreu retrouveront en 1954: "Toute situation d'équilibre d'une économie de marché est une situation d'efficacité maximale, et réciproquement toute situation d'efficacité maximale est une situation d'équilibre d'une économie de marché." Le marché assure ainsi l'efficacité économique et une répartition optimale des revenus dans la société. Allais expose, en même temps que Samuelson, le processus de tâtonnement qui mène à l'équilibre des marchés.

En 1947, dans le second volet de son entreprise, Economie et intérêt, Allais introduit le temps et la monnaie et s'attaque ainsi à la dynamique et à la croissance des économies capitalistes. Là encore, il formule plusieurs propositions dont la découverte sera attribuée à des contributions plus tardives. Il démontre ainsi, avant Trevor Swan et Edmund Phelps, la règle d'or de la croissance, selon laquelle un taux d'intérêt égal au taux de croissance permet de maximiser la consommation. Il développe le modèle à générations imbriquées (*) attribué à Samuelson. Il étudie la façon dont la demande d'encaisse de transaction réagit aux variations du taux d'intérêt avant William Baumol et James Tobin.

Quel qu'en soit le niveau d'abstraction et de formalisation, Allais considère que la théorie économique doit partir des faits, des données de l'observation. C'est ce qui l'amène à critiquer, de plus en plus durement, les dérives d'une discipline qui privilégie la virtuosité mathématique aux dépens du réalisme. Ce "nouveau totalitarisme scolastique" l'amène à s'éloigner, dans les années 60, de l'analyse de l'équilibre général développée par Walras et ses épigones et de la remplacer par une étude prenant pour objet les marchés réels, plutôt qu'un marché utopique, privilégiant l'étude du déséquilibre et fondée sur l'idée de surplus. La dynamique économique se caractérise ainsi par la recherche, la réalisation et la répartition d'un surplus. Il y a équilibre général lorsqu'il n'y a plus de surplus réalisable.

Intéressé par la théorie des choix et de la décision, Allais s'est attaqué, à l'occasion d'une conférence tenue à New York en 1953, au concept "d'utilité espérée" émergeant des travaux de John von Neumann. A cette occasion, il formule ce qu'on a appelé le "paradoxe d'Allais", qui remet en question le modèle traditionnel de rationalité des choix. Il montre que, confronté à une loterie, un individu ne maximise pas ses gains espérés, mais vise plutôt la sécurité.

L'économie appliquée

L'économie pure n'a de sens, pour Allais, que comme instrument d'intervention sur la réalité. Il rappelle, dans une conférence prononcée le 9 décembre 1988 devant l'Académie des sciences de Suède, que c'est un voyage aux Etats-Unis pendant la dépression, en 1933, et l'observation des troubles sociaux en France après les élections de 1936, qui l'ont amené à se tourner vers l'économie, qui doit "chercher à établir les fondations sur lesquelles une politique économique et sociale pourrait être valablement édifiée".

Allais est intervenu à plusieurs reprises, entre autres dans de nombreux articles de journaux, sur des questions de politique économique et sociale, se faisant l'apôtre de réformes économiques découlant de ses analyses. Plusieurs de ses élèves et de ses disciples ont joué un rôle important dans la mise en place du secteur public de l'économie française après la guerre.

Polémiste opiniâtre, Allais est un homme de contrastes et même de paradoxes. Reformulant en même temps que Milton Friedman la théorie quantitative de la monnaie, il est considéré par plusieurs comme monétariste et néolibéral. Il adhère d'ailleurs, dès sa fondation en 1947, à la Société du Mont-Pèlerin fondée par Friedrich Hayek pour défendre le libéralisme contre les menaces que font peser sur lui le socialisme et la social-démocratie. Il prône la flexibilité des salaires, l'allégement des contraintes sur le marché du travail et la réduction des indemnités de chômage pour assurer le plein-emploi. En même temps, il se réclame du libéralisme de Keynes et se déclare favorable à un secteur public important.

Maurice Allais : repères biographiques

1911 : naissance à Paris le 31 mai.

1931-1933 : études à l'Ecole polytechnique, dont il sort major.

1934-1936 : études à l'Ecole nationale supérieure des mines.

1937 : engagé comme ingénieur au service des mines de Nantes.

1943 : A la recherche d'une discipline économique, première partie: L'économie pure; éditions subséquentes sous le titre Traité d'économie pure, éd. Clément Juglar, 1994.

1943-1948 : directeur du Bureau de documentation et de statistique minière à Paris.

1944 : nommé professeur d'économie à l'Ecole des mines de Paris, poste occupé jusqu'en 1988.

1946 : nommé directeur du Centre d'analyse économique de l'Ecole des mines et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique.

1947 : Economie et intérêt, 2e éd., éd. Clément Juglar, 1998.

1947-1968 : professeur d'économie théorique à l'Institut de statistiques de l'université de Paris.

1949 : diplôme d'ingénieur docteur de la Faculté des sciences de l'université de Paris.

1954 : Les fondements comptables de la macroéconomique, éd. PUF.

1959 : L'Europe unie: route de la prospérité, éd. Calmann-Lévy.

1960 : Les aspects essentiels de la politique de l'énergie, éd. Imprimerie nationale.

1965 : Reformulation de la théorie quantitative de la monnaie, éd. Sedeis.

1967 : Les fondements du calcul économique, éd. Ecole nationale supérieure des mines.

1971 : La libéralisation des relations économiques internationales, éd. Gauthier-Villars.

1976 : L'impôt sur le capital et la réforme monétaire, éd. Hermann.

1977 : officier de la Légion d'honneur.

1978 : médaille d'or du CNRS. La théorie générale des surplus, 3e éd., Clément Juglar, 1994.

1980 : retraite.

1988 : prix de la Banque centrale de Suède en mémoire d'Alfred Nobel.

1989 : Les conditions monétaires d'une économie de marché, éd. Montchrestien.

1990 : élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques, de l'Institut de France. Pour l'indexation, éd. Clément Juglar. Pour la réforme de la fiscalité, éd. Clément Juglar.

1991 : L'Europe face à son avenir, éd. Robert Laffont.

1992 : Erreurs et impasses de la construction européenne, éd. Clément Juglar.

1994 : Combats pour l'Europe: 1992-1994, éd. Clément Juglar.

1999 : La crise mondiale d'aujourd'hui, éd. Clément Juglar. La mondialisation: la destruction des emplois et de la croissance, éd. Clément Juglar.

2001 : Fondements de la dynamique monétaire, éd. Clément Juglar.

2002 : Nouveaux combats pour l'Europe: 1995-2002, éd. Clément Juglar.

2006 : L'Europe en crise, que faire?, éd. Clément Juglar.

2010 : décède le 9 octobre à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine)

Ce partisan convaincu de l'unité européenne oppose au traité de Maastricht une Europe démocratique, humaniste et pacifique. Il s'attaque à ce qu'il appelle "la chienlit laisser-fairiste du libre-échangisme mondialiste". Il dédie son livre La mondialisation (1990) "aux innombrables victimes dans le monde entier de l'idéologie libre-échangiste mondialiste, idéologie aussi funeste qu'erronée et à tous ceux que n'aveugle pas quelque passion partisane". On peut ainsi lui attribuer tout à tour les étiquettes d'altermondialiste, de conservateur, de libéral et d'interventionniste! Le qualificatif de libéral hétérodoxe serait peut-être celui qui lui convient le mieux.

Auteur extraordinairement prolifique, Maurice Allais n'a pas limité ses recherches au domaine de l'économie, pure ou appliquée. Il est d'ailleurs convaincu du fait que l'économie doit être étroitement associée aux autres sciences humaines: psychologie, sociologie, science politique, histoire. Cette dernière discipline l'a toujours passionné et il s'est lancé, au début des années 60, dans la rédaction d'un livre intitulé Essor et déclin des civilisations. Cet ingénieur de formation est aussi l'auteur de plusieurs contributions à la physique théorique. Allais croit d'ailleurs que l'économie relève des mêmes méthodes que les sciences physiques et qu'on retrouve des régularités analogues dans les deux domaines.

Il manifeste en physique la même ambition qu'en économie, cherchant à unifier les théories de la gravité, de l'électromagnétisme et des quantas. Ses contributions à la physique théorique sont réunies depuis 1997 dans une série intitulée Contributions de Maurice Allais à la physique théorique et expérimentale, qui doit comprendre douze volumes.

    * Modèle à générations imbriquées : modèle devant permettre d'interpréter les effets des politiques économiques en tenant compte de la structure démographique.

En savoir plus

Les écrits de Allais

Traité d’économie pure, Clément Juglar, 1994.
Economie et intérêt, 2e éd., Clément Juglar, 1998.
La libéralisation des relations économiques internationales, Gauthier-Villars, 1971.
L’impôt sur le capital et la réforme monétaire, Hermann, 2e éd., 1988.
La théorie générale des surplus, 3e éd., Clément Juglar, 1994.
Pour la réforme de la fiscalité, Clément Juglar, 1990.
La crise mondiale d’aujourd’hui, Clément Juglar, 1999.
La mondialisation : la destruction des emplois et de la croissance, Clément Juglar, 1999.
L’Europe en crise : que faire ?, Clément Juglar, 2006.

Les écrits sur Allais

Un savant méconnu : portraits d’un autodidacte, sur l’oeuvre de Maurice Allais, Clément Juglar, 2002.
Marchés, capital et incertitude. Essais en l’honneur de Maurice Allais, par Marcel Boiteux, Thierry de Montbrial et Bertrand Munier (dir.), Economica, 1986.
« Portée et signification de l’oeuvre de Maurice Allais, prix Nobel d’économie, 1988 », par Bertrand Munier, Revue d’économie politique, vol. 99, 1989, pp. 1-27.

Gilles Dostaler
Alternatives Economiques Poche n° 057 - octobre 2012
Articles/Maurice Allais, précurseur méconnu et libéral hétérodoxe ( n°057 )