Politique monétaire : le grand tournant

Christian Chavagneux
Alternatives Economiques n° 374 - décembre 2017

Cette fois, ça y est : les banques centrales des deux côtés de l'Atlantique sont désormais engagées dans un chemin qui les fait sortir des politiques hors norme mises en oeuvre après la crise des subprime et celle de la zone euro. C'est un moment clé dont il faut surveiller de près la mise en oeuvre, car elles nous ont déjà montré par le passé qu'elles étaient bien capables de le louper.

Des précédents maladroits

Rappelons-nous le début de l'année 1994, lorsqu'Alan Greenspan, qui dirigeait alors la banque centrale des Etats-Unis, a commencé à remonter trop rapidement son taux d'intérêt directeur (celui auquel il prête de l'argent aux banques à court terme). Cela a provoqué une forte poussée des taux d'intérêt à long terme (ceux auxquels les ménages et les entreprises empruntent pour investir). De la même façon, Jean-Claude Trichet, quand il dirigeait la Banque centrale européenne (BCE), a poussé les taux à la hausse en plein été 2008, au moment où les économies commençaient pourtant à ralentir. Idem encore aux Etats-Unis fin 2013, lors des premières annonces de Ben Bernanke visant à préparer la sortie de la politique de quantitative easing (l'achat de titres financiers, en majorité de dettes publiques, pour maintenir des taux bas), ce qui a provoqué un début de panique des marchés, heureusement maîtrisé.

Mario Draghi semble, heureusement pour nous, mieux inspiré. Le 26 octobre dernier, il a annoncé le début d'un repli marqué de sa propre politique de quantitative easing démarrée en 2015. Et il l'a fait, on l'a compris, c'est tout l'enjeu, de telle sorte que les taux d'intérêt à long terme, ceux qui représentent le coût de l'investissement, restent bas. Il a procédé pour cela de plusieurs manières.

D'abord, en maintenant à zéro le taux auquel il prête aux banques. Ensuite, en influençant les anticipations des investisseurs financiers par un message clair : la BCE n'augmentera pas son taux d'intérêt directeur de sitôt. Il a aussi indiqué que sa stratégie de repli serait certes marquée (les achats de titres financiers seront divisés par deux, de 60 à 30 milliards par mois à partir du 1er janvier 2018), mais étendue dans le temps, au moins jusqu'à fin septembre 2018, au-delà si besoin. Enfin, il a précisé que l'argent qui rentrait dans ses caisses au fur et à mesure que les obligations achetées depuis 2015 arrivent à échéance serait réinvesti dans de nouveaux achats.

Le risque américain

Tout cela a réussi à faire du tournant de politique monétaire de la BCE un non-événement. Mais rien n'est encore gagné. Donald Trump a levé une inquiétude début novembre en nommant Jerome Powell à la tête de la réserve fédérale, à la place de Janet Yellen. Un successeur qui semble a priori vouloir s'inscrire dans une politique prudente de remontée des taux américains. Mais le président américain doit désigner d'autres membres de la banque centrale et l'incertitude demeure sur ce que sera le futur équilibre entre colombes et faucons au sein du comité de politique monétaire.

Autre souci : les deux banques centrales vont être confrontées l'an prochain à un dilemme : l'activité repart - ce qui doit les inciter à augmenter prudemment les taux -, mais sans inflation - ce qui doit les conduire à ne rien faire. Une solution est actuellement débattue aux Etats-Unis : abandonner l'objectif d'inflation et remonter les taux pour contrôler la reprise. Avec le risque d'un resserrement trop précoce. Un autre tournant à surveiller de près.

Christian Chavagneux
Alternatives Economiques n° 374 - décembre 2017
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